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Réserves de valeur

Argentine : pourquoi payer en pesos et garder des dollars ?

En Argentine, les dollars détenus ne disent pas comment chacun paie. Ce que les chiffres du FMI et la loi de Gresham permettent vraiment de comprendre.

Anthony6 min de lecture
Des pièces près d’une facture vierge et une enveloppe fermée sur une table, deux usages de l’argent à des échéances distinctes.

Le salaire arrive en pesos. Le loyer, les factures et les courses se paient aussi en pesos. Pourtant, une partie de ce qui reste peut être changée en dollars. Sous Javier Milei, l’inflation a fortement ralenti : pourquoi cette habitude persiste-t-elle ? Dans un pays où des familles ont déjà vu fondre la valeur de leurs économies, le choix ne relève pas seulement d’un calcul à six mois. Les pesos servent à finir le mois ; mettre le reste en dollars répond aussi à la crainte de voir, une nouvelle fois, un projet devenir hors de portée.

Ce qu’une année d’inflation a fait à 100 pesos

À la fin de 2023, les prix à la consommation avaient augmenté de 211,4 % en douze mois, selon l’institut national de la statistique argentin, l’INDEC. Pour le seul mois de décembre, ils ont progressé de 25,5 %. Javier Milei est arrivé à la présidence le 10 décembre : la hausse annuelle raconte surtout la crise dont il a hérité.

Pour voir ce que perd un épargnant, imaginons un panier qui suit exactement l’indice des prix. S’il coûtait 100 pesos fin 2022, il en coûtait un peu plus de 311 fin 2023. Les 100 pesos gardés en billets étaient toujours 100 pesos, mais ils ne payaient plus qu’environ un tiers du panier initial. Un salaire peut être renégocié ; des billets laissés de côté ne se réajustent jamais tout seuls.

Cette expérience laisse une trace. Pour un ménage qui a déjà vu un projet s’éloigner alors que ses billets affichaient toujours le même montant, la baisse de l’inflation ne remet pas la confiance à zéro. Il se demande si une nouvelle hausse des prix ou une dévaluation ne rognera pas encore ce qu’il met de côté. Garder des dollars devient alors un réflexe appris, avant même d’être un pari sur le prochain taux de change.

Ce que la désinflation sous Milei a vraiment changé

Le recul est massif. Le FMI relève une hausse des prix de 117,8 % en 2024, puis de 31,5 % en 2025. Il relie cette désinflation notamment au rétablissement des comptes publics et à une politique monétaire restrictive. En août 2026, l’INDEC mesurait 1,7 % d’inflation sur le mois et 33,5 % sur douze mois. On est loin des 25,5 % du seul mois de décembre 2023.

Le gouvernement cherche à stabiliser le peso : il maintient la discipline budgétaire, la banque centrale contrôle la quantité de monnaie et le cours face au dollar évolue dans une bande de change. Le peso n’a pas disparu des salaires ni des factures. Le programme vise à rendre son usage plus prévisible, ce qui peut redonner envie de le conserver plus longtemps.

Il faut néanmoins lire correctement les chiffres. Une inflation à 33,5 % sur un an signifie que les prix continuent de monter : un panier qui coûtait 100 pesos en août 2025 en coûtait environ 133,50 en août 2026. La désinflation ralentit la perte de pouvoir d’achat des billets ; elle ne rend pas aux billets ce qu’ils ont déjà perdu. Pour l’épargne, la question est donc celle de la durée de cette amélioration.

Faire confiance au peso : pour payer ou pour attendre ?

Un ménage peut accepter sans hésiter des pesos pour régler lundi une facture libellée en pesos. La somme restera quelques jours sur son compte. Garder cette même somme jusqu’à l’année suivante demande davantage : il faut croire que les prix et le taux de change ne la laisseront pas trop loin derrière la dépense prévue. Le peso peut ainsi être pratique pour payer sans être la monnaie préférée pour attendre.

La confiance ne revient pas au rythme d’un seul chiffre d’inflation. Les pertes passées donnent du poids à la crainte d’une dévaluation ou d’un changement de politique. Le FMI rapporte qu’avant les élections de 2025, la dollarisation a de nouveau fortement augmenté et a pesé sur la reconstitution des réserves de change. La hausse des prix avait pourtant déjà beaucoup ralenti. Cet épisode montre comment une incertitude sur l’avenir peut faire revenir la demande de dollars avant même qu’une nouvelle flambée des prix soit constatée.

Ce que fait concrètement un ménage quand le salaire arrive

Il garde en pesos l’argent du loyer, des factures et des courses. Convertir cette somme en dollars, puis la reconvertir quelques jours plus tard, ajouterait des frais possibles et un risque de change à des paiements dont la date est connue. Les pesos restent donc la monnaie du mois.

Le choix se pose pour la part disponible après ces dépenses. Si elle doit financer un achat dans plusieurs mois, la garder en billets de pesos revient à parier sur leur pouvoir d’achat futur. Un placement en pesos rémunéré peut compenser une partie de l’inflation, mais son résultat dépend du rendement obtenu et de l’évolution des prix. Changer la somme en dollars répond à une autre crainte : celle d’une chute du peso face à cette monnaie.

Ce choix n’est pas accessible à tous de la même façon. Un foyer dont tout le revenu part dans les dépenses courantes n’a pas de réserve à convertir. Celui qui épargne peut répartir ses besoins par échéance : des pesos pour les paiements proches, puis éventuellement des dollars pour une dépense plus lointaine. Il ne s’agit pas nécessairement de changer tout son salaire.

Un exemple : gagner des pesos ne suffit pas toujours

Prenons un exemple fictif, avec des cours simplifiés. Un ménage met 200 000 pesos de côté pour un projet qui coûte alors 200 000 pesos. À 1 000 pesos le dollar, il peut obtenir 200 dollars. Six mois plus tard, le dollar vaut 1 250 pesos : en revendant sa réserve, il récupère 250 000 pesos. Par rapport aux 200 000 pesos gardés en billets, le change lui a apporté 50 000 pesos supplémentaires.

Tout dépend alors du prix du projet. S’il coûte 240 000 pesos, la réserve en dollars suffit à le payer. S’il est passé à 270 000 pesos, elle ne suffit plus, malgré la hausse du dollar. Le gain en pesos ne mesure donc pas, à lui seul, ce que l’épargne a préservé. Il faut comparer la réserve obtenue au prix de ce qu’on voulait acheter.

Si le vendeur demande 200 dollars, la réserve de 200 dollars couvre d’emblée ce prix : l’évolution du peso ne change plus le nombre de dollars nécessaires. Pour un achat fixé en pesos, le calcul est différent. Si le peso se renforce face au dollar, revendre ces dollars donnera moins de pesos. Le dollar protège directement un prix en dollars ; pour les autres dépenses, il faut regarder le prix final et le cours au moment de payer.

La loi de Gresham explique-t-elle ce comportement ?

On résume parfois le phénomène par « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Dans l’exemple classique de la loi de Gresham, deux pièces contenant des quantités différentes de métal ont la même valeur imposée : on dépense la moins riche et on garde l’autre. Le peso et le dollar ne sont pas dans cette situation, puisque leur cours varie. La formule donne une image du geste — payer avec une monnaie, en conserver une autre — mais le moteur concret est ici le temps qui sépare le salaire de la dépense et la confiance accordée à chaque monnaie pendant cette attente.

En Argentine, le souvenir d’une épargne qui a fondu compte encore dans le choix d’aujourd’hui. La baisse de l’inflation sous Milei freine la perte de pouvoir d’achat des pesos, mais le retour des achats de dollars avant les élections de 2025 montre combien la confiance reste fragile. Pour la retrouver durablement, il faudra que les ménages puissent mettre des pesos de côté pour un projet, le réaliser plusieurs mois plus tard et constater que leurs économies ont tenu.