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Bulle IA : comment perdre de l’argent même si l’IA réussit
Cours exubérants, centres de calcul à rentabiliser, financement externe : trois risques distincts derrière le débat sur une bulle IA.

L’IA peut devenir indispensable, faire gagner du temps à des millions de personnes et laisser certains investisseurs avec des pertes. Il suffit que les entreprises construisent trop de centres de données, que leurs clients paient moins que prévu ou que leurs actions aient été achetées trop cher. Une technologie utile peut être un mauvais placement. Pour comprendre le risque de bulle, suivons l’argent : les dépenses engagées aujourd’hui, les recettes espérées demain et le prix que l’épargnant accepte de payer pour ces promesses.
Les serveurs se paient avant de rapporter
Un centre de données réclame des bâtiments, des puces, de l’électricité et du refroidissement. La dépense précède les recettes. Pour récupérer cet argent, il faut ensuite vendre suffisamment de capacité de calcul, à un prix qui couvre les coûts et rémunère les capitaux investis.
Dans son rapport d’avril 2026, le FMI reprend une estimation de 3 400 milliards de dollars d’investissements liés à l’IA jusqu’en 2029. C’est une projection, pas une facture déjà réglée. Le rapport constate aussi que les grands groupes du cloud étudiés dégagent encore beaucoup de trésorerie : ils ont de vrais bénéfices et des moyens de financer leurs projets.
Leur solidité actuelle leur permet de prendre de gros paris. Elle ne rend pas chaque nouveau projet rentable. Un groupe peut continuer à gagner de l’argent avec ses activités existantes tout en obtenant un rendement médiocre sur ses nouveaux serveurs. Le FMI souligne notamment le risque que les puces deviennent obsolètes plus vite qu’anticipé. Moins d’années d’exploitation, c’est moins de temps pour récupérer la mise.
Chaque entreprise veut gagner la course, toutes peuvent trop dépenser
Imaginez plusieurs entreprises persuadées que quelques acteurs seulement domineront le marché. Attendre que la demande soit certaine, c’est risquer de laisser un concurrent prendre la place. Chacune a donc une raison de construire tôt, même si, ensemble, elles construisent plus que le marché ne pourra rémunérer.
Sundar Pichai, le dirigeant de Google et d’Alphabet, défendait déjà cette logique devant les investisseurs le 23 juillet 2024 :
« Pour nous, le risque de sous-investir est nettement supérieur au risque de surinvestir. »
— Sundar Pichai, présentation des résultats du deuxième trimestre 2024, traduction de l’anglais.
Il précisait que Google pourrait réutiliser ces infrastructures dans ses autres activités si l’investissement se révélait excessif.
C’est le mécanisme étudié dans The AI investment race, un document de travail publié par la Banque des règlements internationaux en juillet 2026. Dans le scénario de base des auteurs, la course conduit à investir environ 50 % de plus que le niveau qui maximise le gain collectif. Ce chiffre vient d’un modèle ; il ne mesure pas une proportion de serveurs inutiles aujourd’hui.
Le mécanisme suffit à comprendre le danger : une décision défendable pour chaque entreprise peut produire un excès d’équipements à l’échelle du secteur. Si les capacités augmentent plus vite que les achats des clients, les fournisseurs peuvent devoir baisser leurs prix pour remplir leurs installations. L’IA devient alors moins chère à utiliser, mais les capitaux investis rapportent moins. Le client y gagne ; l’investisseur peut y perdre.
Quand le fournisseur finance aussi son client
Le FMI décrit également des liens dans lesquels des entreprises de l’IA sont à la fois clientes, fournisseurs et investisseurs les unes des autres. Pour comprendre le risque, prenons un cas simplifié : un fournisseur investit dans une entreprise qui utilise cet argent pour lui acheter de la puissance de calcul.
La vente peut être parfaitement réelle. Reste à savoir ce qui financera la suivante. Si le client gagne assez d’argent auprès de ses propres utilisateurs, il peut poursuivre ses achats. S’il dépend encore de levées de fonds, un financement refusé ou retardé peut l’obliger à réduire ses commandes.
Une commande financée par un investisseur et une commande financée par un client rentable n’offrent pas la même visibilité. Un gros contrat annoncé mérite donc une question simple : qui apportera l’argent nécessaire pour le payer pendant toute sa durée ?
Une entreprise peut réussir et son action baisser
Même si les centres de données trouvent leurs clients, l’épargnant peut avoir payé trop cher les bénéfices futurs. Le cours d’une action intègre déjà des attentes. Une belle croissance peut décevoir si le prix supposait une croissance encore plus forte.
Howard Marks, cofondateur du gestionnaire d’actifs Oaktree, résume le rôle de cet enthousiasme dans son mémo Is It a Bubble ? :
« Les bulles de marché ne sont pas directement causées par les évolutions technologiques ou financières. Elles résultent plutôt d’un optimisme excessif envers ces évolutions. »
— Howard Marks, 9 décembre 2025, traduction de l’anglais.
Prenons un exemple purement pédagogique. Une action vaut 200 euros et l’entreprise gagne 5 euros par action : les acheteurs paient 40 fois le bénéfice annuel. Plus tard, le bénéfice double à 10 euros, mais le marché accepte seulement de payer 15 fois ce bénéfice. L’action vaut alors 150 euros. Le bénéfice a doublé et la valeur de l’action a baissé de 25 %.
La dette peut transformer une déception en urgence
Un projet financé avec les fonds des actionnaires peut absorber des pertes, au prix d’une baisse de valeur de leur investissement. Un projet endetté doit aussi payer ses intérêts et respecter ses échéances. Si les recettes tardent, il peut devoir chercher un nouveau financement ou vendre des équipements dans de mauvaises conditions.
Le rapport de juillet 2026 de la Banque d’Angleterre souligne ce risque d’amplification sur les marchés : des investisseurs qui ont acheté à crédit peuvent être contraints de vendre quand les cours baissent. Ces ventes peuvent accentuer la chute et rendre les financements plus difficiles à obtenir.
Cela explique comment une déception sur les recettes peut toucher successivement les actionnaires, les prêteurs et les fournisseurs. L’enchaînement dépend des dettes et des engagements de chacun ; une baisse des valeurs IA ne déclenche pas automatiquement une crise bancaire.
Ce que l’épargnant peut regarder dès maintenant
Chercher la date du prochain krach donne peu de prise sur ces risques. Examiner ce que l’on détient en donne davantage.
- Le prix payé. Quelle croissance des bénéfices faut-il pour justifier la valorisation ? Le placement reste-t-il convaincant avec une croissance moins rapide ?
- L’argent qui reste. Après les investissements, l’entreprise dégage-t-elle encore de la trésorerie, ou doit-elle régulièrement emprunter et lever des fonds ? Un bénéfice comptable ne répond pas à lui seul à cette question.
- Les clients. Leurs achats reposent-ils sur leurs propres recettes ou sur la poursuite de financements extérieurs ?
- Les doublons dans le portefeuille. Des actions détenues en direct et plusieurs fonds peuvent exposer aux mêmes entreprises. La concentration du S&P 500 autour des Magnificent Seven aide à comprendre pourquoi plusieurs lignes ne signifient pas forcément plusieurs risques indépendants.
On peut croire au succès de l’IA sans accepter n’importe quel prix pour y participer. L’enjeu, pour l’épargnant, est de savoir quelle réussite son placement exige déjà et quelle perte il pourrait supporter si les recettes arrivent plus lentement. Une technologie peut tenir ses promesses tandis que votre argent attend toujours son rendement.
